Un futur d’entraide ?

futur d'entraide

Un futur d’entraide ?

La capacité à s’entraider et coopérer est à la fois innée et culturelle chez les humains

Dans son livre Une autre fin du monde est possible (Anthropocène), Pablo Servigne explique que notre société est assoiffée de liens et de sens, car elle en a asséché les sources. Pour lui, il y a trois types de liens essentiels à retrouver : le lien à soi, le lien aux autres et le lien à la nature.

Il explore le lien aux autres par le prisme de l’entraide qu’il définit comme toutes les manières qu’ont les êtres vivants de s’associer.

Pablo Servigne fait remarquer que l’entraide et la compétition sont partout, entre les individus et entre les espèces, depuis toujours. Ainsi, l’entraide est profondément ancrée chez les êtres humains, grâce à un long héritage biologique et culturel (entremêlés).

Michael  Tomasello, psychologue cognitiviste américain et auteur du livre Pourquoi nous coopérons. a montré qu’autour de leurs premiers anniversaires (quand ils commencent à marcher, à parler et à devenir des êtres de culture), les enfants humains sont déjà coopératifs et serviables dans de nombreuses situations (mais pas dans toutes). Or ils n’ont pas appris cette tendance à coopérer des adultes : elle leur vient naturellement.

Par exemple, des enfants de 18 mois sont amenés à regarder passivement un adulte qui range des magazines dans un placard. Ensuite, dans un deuxième temps, l’adulte a du mal à ouvrir les portes parce que ses mains sont encombrées de magazines et l’enfant étudié l’aide à les ouvrir. Puis, ayant compris le processus, l’enfant, lors de la troisième phase, anticipe : il ouvre la porte par avance, ce qui aboutit à la création d’une activité collaborative consistant à ranger les magazines. Dans certains cas, l’enfant indique même à l’adulte où mettre les magazines (à l’aide d’un geste de pointage).

A travers plusieurs études et recherches de ce type sur des enfants de 14 à 24 mois, Tomasello a montré que le comportement précoce d’aide chez les enfants humains n’est pas le résultat de la culture et/ou des pratiques parentales de socialisation. Il explique cela pour plusieurs raisons :

  • émergence précoce,
  • insensibilité aux encouragements,
  • effets de sape de la récompense,
  • robustesse aux comparaisons interculturelles
  • ancrage dans des émotions naturellement compatissantes.

Cette tendance innée à coopérer est graduellement influencée par divers facteurs (tels que le jugement que les enfants forment sur la réciprocité potentielle qu’ils vont obtenir ou encore leur préoccupation de la manière dont ils sont jugés par les autres personnes de leur groupe). Ces facteurs sont essentiels pour l’évolution de la « coopérativité » naturelle des humains. En grandissant, les enfants humains commencent à internaliser plusieurs normes sociales spécifiques de leur culture telles que la manière dont on fait les choses, dont on doit faire les choses pour devenir un membre du groupe. Certes, les enfants humains possèdent des prédispositions à la coopération mais ces prédispositions sont façonnées par le processus de socialisation (à partir de 3 ans).

Le problème d’une culture empreinte de compétition

A la lumière des travaux de Michael Tomasello, on comprend que le problème de nos sociétés occidentales modernes est qu’elles se trouvent sous l’emprise d’une culture empreinte de compétition. Comme la tendance humaine innée à coopérer est petit à petit influencée par le processus de socialisation, il en résulte que avons perdu le sens de l’entraide et de la solidarité.

Par ailleurs, Pablo Servigne remarque que, dans nos sociétés, ce sont les pénuries, les coups durs et les milieux hostiles qui font émerger l’entraide. On retrouve ce principe sur deux temporalités différentes : à court terme (une vie humaine) et à long terme (temps de l’évolution humaine).

En cas d’urgence, les gens s’auto-organisent sans panique et s’entraident de manière puissante et extraordinaire.A long terme, les groupes humains qui ne coopèrent pas ont moins de chance de survivre.

Il ne reste chez eux que la sensation aiguë d’être humain, d’avoir besoin de sécurité, d’avoir besoin d’aider l’autre. Entraide et altruisme émergent spontanément, comme ce fut le cas aussi bien le 11 septembre 2001 à New York qu’au Bataclan à Paris en 2015. Tout cela se passe sur le temps court, quelques heures, quelques jours. Ensuite, sur le temps long de l’évolution biologique, un environnement hostile fait émerger l’entraide entre organismes, tout simplement parce que ceux qui adoptent des stratégies solitaires ou égoïstes ont beaucoup moins de chances de survivre. -Pablo Servigne

Pour Pablo Servigne, une perspective d’effondrement laisse entrevoir un avenir où les groupes humains qui ne s’entraident pas auront moins de chance de s’en tirer.

Cette conclusion est d’autant plus vraie que nous allons devoir travailler dur tout en acceptant que notre niveau de vie baisse considérablement. Pablo Servigne rappelle que le niveau de vie d’un Européen moyen est de 400 « esclaves énergétiques », ce qui signifie que chacun de nous consomme quotidiennement une quantité d’énergie équivalente à la force de travail de 400 personnes en bonne santé. Si ces « esclaves énergétiques » (les énergies fossiles) s’amenuisent ou disparaissent, nous devrons redécouvrir l’efficacité du travail en groupe.

Nous nous rendrons compte que ce qui a permis l’émergence de comportements égoïstes et individualistes n’était autre que la richesse et l’abondance (c’est-à-dire un milieu où l’aide de l’autre n’est pas nécessaire, et où la compétition ne comporte pas de risques réels). – Pablo Servigne

Quand l’entraide elle-même s’effondre

Pablo Servigne estime qu’il existe un risque que l’entraide elle-même s’effondre. Il écrit que l’entraide dans un groupe (même quand elle est spontanée et puissante) peut rapidement s’effondrer si les interactions de réciprocité entre individus ne sont pas renforcées par « des normes sociales telles que la récompense des altruistes, la punition des tricheurs, le phénomène de réputation, ainsi que le besoin fondamental de sentir au sein du groupe de la sécurité, de l’équité et de la confiance. »

Par conséquent, il est logique (et observé) de penser que, dans un premier temps, de graves catastrophes ponctuelles provoquent l’émergence d’actes prosociaux (solidarité, altruisme, entraide) mais qu’avec le temps, si aucun mécanisme institutionnel (même précaire) n’est mis en place entre les individus réorganisés, le chaos social puisse facilement revenir et dégénérer en conflits meurtriers.- Pablo Servigne

Servigne en conclut que le défi pour ces prochaines années est d’arriver à mettre en évidence la toxicité de notre culture de la compétition, de la dénoncer et de la transformer. Ce défi est d’autant plus grand que le maintien d’une culture de l’entraide reste fragile (elle nécessite beaucoup de pratique et de volonté tant que n’auront pas été mises en place des « architectures invisibles » efficaces). Ces « architectures invisibles » sont les normes et valeurs de la culture dominante : charge à nous de remplacer la compétition et le fameux (mais archi faux) « no pain no gain » par la coopération et la douceur.

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Sources :

Une autre fin du monde est possible (Anthropocène) de Pablo Servigne (éditions Le Seuil). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

Pourquoi nous coopérons de Michael Tomasello (éditions Presses Universitaires de Rennes). Disponible en médiathèque, en libriairie ou sur internet.

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