4 dimensions essentielles de l’humanité pour survivre sans traumatisme à un événement difficile

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4 dimensions essentielles de l’humanité pour survivre sans traumatisme à un événement difficile

Bessel Van der Kolk est un psychiatre américain, spécialiste du traumatisme. Dans son livre Le corps n’oublie jamais, il regrette que de trop nombreux médecins en charge de la santé mentale négligent quatre vérités fondamentales :

1) Notre aptitude à nous entre-tuer est compensée par notre capacité à nous guérir les uns les autres. Rétablir les relations et la communauté est capital pour la restauration du bien-être ;

2) Le langage nous donne le pouvoir d’évoluer et de changer les autres en communiquant nos expériences, ce qui nous aide à les définir et à leur trouver un sens commun ;

3) Nous possédons la faculté de réguler les rouages de notre organisme, dont certaines fonctions prétendument involontaires de notre cerveau, par des activités aussi élémentaires que la respiration, le mouvement et le toucher ;

4) Nous pouvons transformer les conditions sociales pour créer des cadres où les enfants et les adultes peuvent s’épanouir en se sentant en sécurité (plus de bienveillance dans les écoles, promotion de l’éducation non violente dans les foyers, des possibilités de se réunir pour être ensemble et trouver du soutien social…).

Quand nous ignorons ces dimensions essentielles de l’humanité, nous privons les malades de moyens de guérir du traumatisme et de retrouver leur autonomie. – Bessel Van der Kolk

Bessel Van der Kolk estime que deux aspects de la réponse adaptative à la menace sont essentiels pour survivre sans traumatisme à un événement difficile :

  • jouer un rôle actif à travers le mouvement (attaquer, fuir, trouver du soutien social),
  • trouver suffisamment de sécurité ensuite pour arrêter la sécrétion d’hormones de stress dans l’organisme.

Le psychiatre raconte l’histoire d’un petit garçon qui a assisté à l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center. Il écrit que ce garçon a été accompagné par son enseignante (avec toute la classe) au portail de l’école où ses parents l’attendaient et qu’ils ont fui tous ensemble, sans que les parents s’effondrent. Le lendemain, cet enfant a dessiné l’événement avec les avions, les tours en feu, les gens qui sautaient par la fenêtre et un trampoline en bas des tours pour que les gens puissent sauter sans se faire mal à la réception.

Van der Kolk y voit là l’exemple type d’une réponse adaptative efficace : quand la catastrophe s’est produite, l’enfant a pu jouer un rôle actif en s’enfuyant, et donc s’aider lui-même ; puis lorsqu’il s’est retrouvé en sécurité dans son foyer, les sonnettes d’alarme de son corps et de son cerveau se sont calmées. Cela a libéré son esprit, lui permettant de trouver un certain sens à ce qui s’était passé, voire d’imaginer une alternative créative à ce qu’il avait vu : un trampoline capable de sauver des vies.

Être traumatisé, c’est continuer à organiser sa vie comme si le traumatisme était toujours là, inchangé et immuable : chaque nouvelle rencontre, tout nouvel événement est contaminé par le passé. Après le traumatisme, on perçoit le monde avec un autre système nerveux. On concentre son énergie sur la répression de son chaos intérieur, au lieu de l’investir dans sa vie. – Bessel Van der Kolk

Les personnes traumatisées ont du mal à reprendre possession de leur corps et de leur esprit

Se sentir à nouveau libre (et en capacité) de ressentir son corps et ses émotions quand on est traumatisé

Le traumatisme prive du sentiment d’être maître de soi – ce que Bessel Van der Kolk appelle le « self-leadership ».

Les personnes traumatisées sont pénalisées quand elles veulent surmonter leur traumatisme parce la difficulté à reprendre possession de leur corps et de leur esprit, de leur « soi ». Elles ont besoins de se sentir à nouveau libre de savoir ce qu’elles savent et d’éprouver ce qu’elles éprouvent sans être bouleversées, honteuses ou furieuses.

Pour la plupart des personnes traumatisées, cela suppose de :

1) Trouver un moyen de se calmer et de se concentrer ;

2) Apprendre à garder ce calme face à des images, des pensées, des sons ou des sensations qui rappellent le passé ;

3) Arriver à être pleinement vivant dans le présent et investi dans ses rapports avec son entourage ;

4) Ne rien occulter, notamment les tactiques mises en œuvre pour survivre.

Bessel Van der Kolk utilise plusieurs types d’approche pour guérir ses patients des effets du traumatisme dont l’EMDR, le neurofeedback, le yoga, les thérapies qui mettent le corps en mouvement (Feldenkrais, psychothérapie sensorimotrice, expérimentation somatique notamment), des jeux et activités collectives en rythme (chorale, théâtre, musique, jeux sensoriels..) ou encore la thérapie du Système familial intérieur (ou leadership du Self).

Les limites de la « cure par la parole »

Van der Kolk affirme, sur la base d’études en sciences cognitives avec scanner, que les événements traumatiques sont presque impossibles à verbaliser. En effet, des imagerie de cerveaux traumatisés ont dévoilé une forte baisse d’activité dans le lobe frontal gauche du cortex, dans une région nommée « aire de Broca ». Or l’aire de Broca est un des centres de la parole du cerveau, qui est souvent affecté après un AVC . Les personnes dont l’aire de Broca ne fonctionne pas (ou mal) ne peuvent pas verbaliser leurs sentiments et pensées. Les images cérébrales de traumatisés ont montré que cette zone se déconnectait chaque fois qu’un flash-back lié à la mémoire traumatique était déclenché.

Ainsi, même des années après le traumatisme initial, les personnes traumatisées éprouvent des difficultés à dire ce qu’elles ont traversé. Leur corps revit la terreur, l’impuissance et le réflexe de lutte ou de fuite, mais ces impressions sont presque impossibles à exprimer. Cela ne veut pas pour autant dire qu’elles ne peuvent pas parler de la tragédie mais, quand elles le font, leurs récits est factuel, souvent entrecoupé, reflétant rarement une vérité intime (liée aux sensations, aux émotions, à ce qui s’est passé dans le corps et le coeur).

Les traumatisées peuvent éventuellement parler de ce qui leur a été fait mais il leur est presque impossible d’ordonner leur vécu traumatique en un récit cohérent comprenant un début, un milieu et une fin et de ressentir, de mettre en mots leur expérience intime.

Certaines personnes traumatisées disent qu’elles ont parfois l’impression de perdre l’esprit (crises de colère incontrôlées, flash backs se mêlant à la réalité, visions…) et c’est précisément le cas : elles connaissent une éclipse de leur fonctionnement exécutif.

Bassel Van der Kolk  regrette que, pendant plus d’un siècle, selon tous les manuels de psychothérapie, parler des émotions « négatives » permettait de surmonter les effets de la mémoire traumatique Or l’expérience même du traumatisme entrave l’aptitude à en parler.

Le paradoxe de la parole qui guérit mais qui est presque impossible pour les traumatisés

Un paradoxe apparaît alors : dire guérit mais la mémoire traumatique empêche de dire. Ce que Van der Kolok appelle les « cures par la parole » (se contente de parler à un analyste) se heurtent systématiquement aux limites du langage. Il est très difficile d’exprimer par des mots l’impression de n’être plus soi-même parce que le traumatisme donne l’impression d’être, soit vaguement dans un autre corps, soit désincarné.

L’étape cruciale consiste donc à se permettre de reconnaître ce que l’on sait au fond de soi mais  cela demande énormément de courage et des conditions de dévoilement particulières (en particulier, se sentir en totale sécurité et avoir des manières de revenir au corps quand la mémoire traumatique est réactivée).

C’est la raison pour laquelle trouver une communauté réceptive pour dire sa vérité permet de guérir d’un traumatisme. C’est aussi pour cela que les survivants ont besoin de thérapeutes professionnels, formés pour écouter les détails déchirants de leur vie.

Se sentir écouté et compris change la physiologie ; pouvoir exprimer une impression complexe et voir ses sentiments reconnus est une révélation pour le cerveau limbique. – Bassel Van der Kolk

C’est la raison pour laquelle les thérapies et compléments de thérapies qui s’appuient sur le corps sont si utiles dans la guérison du traumatisme.

Se créer des « îlots de sécurité » intérieurs

Ainsi, des mouvements de va-et-vient (« penduler ») ouvrent la voie à la résolution du traumatisme. Bassel Van der Kolk décrit qu’il commence, avec ses patients traumatisés, à cerner des « îlots de sécurité » intérieurs – c’est-à-dire des parties de leur corps, des gestes ou des postures sur lesquels ils peuvent s’appuyer dès qu’ils se sentent coincés, furieux ou terrifiés.

Ces parties sont souvent hors de portée du nerf vague, qui transmet les messages de panique à l’abdomen, à la gorge et à la poitrine. Il demande, par exemple, à ses patients si leurs mains peuvent les rassurer et, dans ce cas, les l’incite à les remuer en explorant leur légèreté, leur chaleur et leur souplesse. Quand il voit la poitrine de ses patients se serrer et leur respiration se faire courte, il leur dit de penser uniquement à leurs mains et de les bouger, pour qu’ils se sentent séparés de leur traumatisme. Parfois, il les invite à se concentrer sur leur expiration et à remarquer comment ils peuvent la modifier, ou à lever et à baisser les bras à chaque expiration – un mouvement de qi gong. Pour certaines personnes traumatisées, tapoter des points d’acupression peut être un bon appui. D’autres gagnent à sentir le poids de leur corps sur leur chaise. A travers ces petites techniques, Van der Kolk permet aux traumatisés de découvrir leurs îlots de sécurité – en apprenant qu’ils peuvent créer des sensations physiques pour neutraliser leur impression de perdre pied.

Au-delà de la parole

Par ailleurs, il existe d’autres moyens que la parole d’accéder au monde des sensations internes et des émotions personnelles. Un des plus efficaces passe par l’écriture. La plupart des gens se livrent à cœur ouvert dans des lettres, furieuses ou plaintives, lorsqu’ils ont été trahis ou abandonnés. Agir ainsi fait toujours du bien, même si on n’envoie jamais ces courriers. Quand on s’écrit, on n’a pas à s’inquiéter du jugement des autres (comme c’est le cas lors de dévoilement par la parole, que ce soit à un.e ami.e ou un.e thérapeute) – on écoute juste ses pensées et on les laisse suivre leur cours. Plus tard, en relisant ces épanchements, on découvre souvent des vérités étonnantes.

L’art (danser, peindre, chanter, sculpter, coller…) permet également de passer en infraverbal.  Il existe des milliers d’art-thérapeutes qui soignent avec talent des enfants maltraités, des soldats souffrant de Syndrome de Stress Post Traumatique, des réfugiés et des victimes de torture ou d’inceste, et de nombreux articles témoignent de l’efficacité de leurs pratiques. Cependant, Bassel Van der Kolk rappelle qu’on sait encore très peu comment les approches artistiques agissent et à quels aspects du stress traumatique elles s’adressent, et faire les recherches nécessaires pour déterminer leur valeur exigerait une organisation et des frais prohibitifs.

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Source : Le Corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme de
Bessel Van der Kolk (éditions Albin Michel)

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