L’effondrement nous invite à repenser notre rapport à la mort : (ré)apprivoiser la peine et (re)penser le deuil

effondrement rapport à la mort

L’effondrement nous invite à repenser notre rapport à la mort : (ré)apprivoiser la peine et (re)penser le deuil

Nous allons côtoyer de plus en plus la mort et connaître de nombreuses pertes avec l’effondrement en cours et à venir

Pabo Servigne est connu en France pour avoir été l’un des premiers à amener l’idée d’effondrement sur la scène publique. Cet effondrement est déjà en cours (pensons aux insectes en voie de disparitions ou aux migrations massives de population en Amérique du Sud par exemples) mais le plus grand impact de l’effondrement reste à venir pour nous, espèce humaine vivant en Occident,.

Dans son livre Une autre fin du monde est possible, il rappelle que la peine, la douleur, la mort et le deuil sont des pans importants de notre humanité, des piliers de la vie en groupe. Pourtant, notre société fait preuve d’une certaine phobie à leur égard. Il est courant de les mettre sous le tapis, de ne pas embêter les autres avec ça, et d’éviter de les exprimer en public.

Or, selon Pablo Servigne, avec l’effondrement de notre civilisation thermo-dynamique occidentale, nous serons probablement amenés à côtoyer de plus en plus la mort. Il estime donc qu’il est plus qu’utile de devenir compétents dès maintenant dans l’apprivoisement de notre rapport à la perte et à la mort.

Notre société (et donc chacun d’entre nous) est comme coincée entre le sentiment d’apocalypse inexorable et la peur de reconnaître cette imminence (par peur du changement et de la mort justement). Comme nous sommes coincés, nous n’agissons pas ou de manière confuse, désorganisée et donc inefficace.

Pourtant, se laisser traverser par la tristesse et la peur nous permettrait de mieux vivre cette période anxiogène, marquée à plus ou moins court terme par le changement, l’effondrement et la perte. Nous gagnerions tous et toutes, à la fois personnellement et collectivement, à accepter et vivre nos émotions douloureuses, désagréables. La tristesse est un effet la réaction naturelle à une perte.

Apprivoiser la tristesse en lien avec notre rapport à la perte et à la mort

Pablo Servigne voit deux grands gains au fait d’apprivoiser la tristesse en lien avec notre rapport à la perte et à la mort :

  • la peine a un côté subversif :

C’est un acte de protestation qui déclare notre refus de vivre engourdi et petit. […] C’est pour cela que la peine est nécessaire à la vitalité de l’âme. Contrairement à nos peurs, la peine est inondée de force vitale. – Francis Weller (psychothérapeute)

Pablo Servigne regrette que le diktat du feel good, de paraître (et penser) positif ou de l’injonction à être heureux met une énorme pression et nous empêche de véritablement plonger dans les ombres, d’accueillir notre vulnérabilité

  • la peine soude les communautés

Partager sa peine avec d’autres provoque un profond soulagement, celui de se savoir entouré et de créer du sens commun. Dans l’isolement et la solitude, cette traversée peut nous dévaster. C’est pourquoi ce travail sur la peine se fait ensemble, à travers l’écoute, et avec de bons outils (rituels).

Amnésie et anesthésie émotionnelles : maux de notre temps

Pablo Servigne est d’accord avec Francis Weller et l’écopsychologue Joanna Macy quand ils affirment que les deux problèmes majeurs de notre civilisation sont l’amnésie et l’anesthésie émotionnelles, toutes deux alimentant la souffrance humaine dans un cercle vicieux.

Amnésie parce que nous avons perdu ce que Weller appelle « les communs de l’âme », ces besoins humains essentiels qui ont nourri les communautés humaines depuis des millénaires (rituels, transmissions, savoir faire, liens intergénérationnels…). Or l’absence de ces communs nous a perdus, désemparés, apeurés et nous rend plus vulnérables face à des pertes. Les conséquences de cette amnésie sont la dépression, l’anxiété et la solitude.

Anesthésie parce que la douleur est trop grande et trop difficile à gérer face à ces pertes dont l’humain ne peut pas se remettre (la coopération, la contribution, le lien social, la co-création, le soutien ou l’appartenance étant des besoins humains fondamentaux, vitaux). Nous tentons de combler ces manques par des “pansements antidouleur” (ex : alcool, drogues, travail, consommation, écran…). Mais notre nature humaine, tapie au fond de nous, nous fait savoir que nous ne sommes pas faits pour vivre ce type de vies superficielles, résignées et privées de sens. Servigne remarque qu’il est facile d’accoler le nom de dépression à tout cela, mais la dépression peut être vue comme le signe que l’âme refuse d’aller plus loin tant que nous n’assumons pas d’affronter nos parts d’ombre, en accueillant toute la peur, la tristesse ou la colère qui nous habitent dans un processus de deuil (deuil en lien avec ceux que nous aimons – y compris notre “soi” actuel, notre personnalité; avec le monde tel que nous l’avons connu; avec l’humanité en tant que tribu d’appartenance).

Les émotions liées à l’effondrement à vivre comme un processus de deuil

Le deuil, un processus de cicatrisation dont il faut prendre soin

L’idée selon laquelle les émotions liées à un effondrement puissent se comprendre à travers un processus de deuil représente une vraie libération. Elle fonctionne immédiatement comme un « déclic » qui soulage et permet de se rendre compte : 1. que la palette d’émotions qui nous traverse est naturelle ; 2. que ce processus est long, dynamique et complexe ; et 3. que ça finit par déboucher sur un horizon plus serein, le fameux « stade de l’acceptation ». – Pablo Servigne

Pablo Servigne rappelle que le deuil est réponse naturelle à la perte d’un être cher, d’un lieu, d’un souvenir, d’une icône, d’un avenir ou d’un mode de vie. Le psychiatre français Christophe Fauré utilise la métaphore de la blessure : le deuil équivaut à un processus de cicatrisation. Même s’il se fait spontanément (de la même manière que la cicatrisation), il est toutefois possible d’y porter un soin tout particulier à travers une attention et une intention sur la plaie, pour que ce processus se déroule le mieux possible. De même que la blessure se refermera en laissant une cicatrice à vie, le deuil laisse une mémoire de notre chagrin sur notre âme.

Pablo Servigne fait référence aux étapes du deuil en présentant deux modèles, légèrement différents mais qui se rejoignent sur l’importance d’accepter toutes les émotions qui se présentent, sans les nier ni les minimiser. Ces processus du deuil sont des points de repère et les manières de vivre le deuil varie évidemment d’une personne à l’autre. Ces modèles ont le mérite de montrer qu’il est normal de passer par une phase de déni, de se sentir complètement abattu, d’éprouver une immense colère ou encore d’avoir envie de marchander avec la mort.

Les étapes du deuil ont un point commun : accueillir toutes les émotions, aussi difficiles soient-elles

Pour Elisabeth Kübler-Ross, médecin psychiatre pionnière dans l’accompagnement des personnes en fin de vie, il existe cinq stades du deuil

  1. Le déni
  2. La colère
  3. Le marchandage
  4. La dépression
  5. L’acceptation

Pour Christophe Fauré, il en existe quatre :

1.Déni, choc et sidération (anesthésie)

Au moment où la mort survient dans les faits, la raison refuse d’admettre les faits. Cette phase peut durer dans le temps et, pour éviter la folie et l’effondrement personnel, l’anesthésie des émotions est un mécanisme de survie. Elle permet d’entrer dans le deuil à son propre rythme, en attendant de mettre en place les conditions propices à la suite du processus.

Cette phase peut être marquée par des moments d’agitation et d’organisation pour éviter de trop se confronter à son intériorité et à la douleur (évitement émotionnel).

C’est aussi le temps des rituels collectifs, comme les enterrements, qui « valident » socialement l’entrée en deuil.

La fin de cette première étape est marquée par un puissant sentiment de vide, où l’on passe un point de non-retour en réalisant « physiquement » la perte, à travers une décharge émotionnelle : tristesse infinie et angoisse de finir fou/folle.

2. L’attente, la fuite et la recherche

La confusion et la désorientation sont caractéristiques de cette phase. Les liens intérieurs avec le défunt sont encore intacts, ce qui s’exprime par des comportements de fuite (hyperactivité, etc.) et de recherche constante de signes et d’objets qui lui sont liés, afin de « retrouver coûte que coûte le défunt et annuler sa mort dont l’idée reste encore intolérable ».

3.La déstructuration

La douleur atteint un paroxysme lorsque les liens intérieurs se désagrègent et les repères disparaissent. La personne est prise d’un grand besoin de sens et de liens, mais aussi parfois d’injustice, et peut sombrer dans le désespoir, la peur ou la colère (ou le nihilisme ou la révolte contre les autres ou contre elle-même).

4.La restructuration

Cette dernière étape n’est pas dénuée d’émotions. On prend conscience que la cicatrice est le signe d’un non-oubli, et on accepte de vivre avec cela. Alors s’ouvre la « possibilité d’un retour à la vie » et d’une sortie du deuil. C’est le moment d’une « redéfinition de la relation à autrui et au monde ; redéfinition de la relation au défunt ; redéfinition de la relation à soi-même ».

 

Au fond, la question de l’effondrement agit comme un miroir grossissant de nos ombres et de notre rapport à la mort. Si une personne n’est pas (encore) capable de parler d’effondrement, il ne faut probablement pas l’y forcer. C’est un appel à accepter que chacun.e chemine à son rythme dans ce type de processus. Pour grandir et devenir des femmes et des hommes accomplis, nous devons regarder la mort en face ou, comme l’a exprimé le poète soufi Rumi, « mourir avant de mourir ». Rapporté au contexte de l’Anthropocène, cela signifie que « nous devons apprendre à mourir non pas en tant qu’individus, mais en tant que civilisation ». – Pablo Servigne

…………………………………………………………….

Source : Une autre fin du monde est possible (Anthropocène) de Pablo Servigne (éditions Le Seuil). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet

Commander Une autre fin du monde est possible (Anthropocène) sur Amazon, sur Decitre, sur Cultura ou sur la Fnac

Vous aimerez aussi...

1 Trackback / Pingback

  1. (Re)créer des liens de communauté pour plus de bonheur et de résilience - Ma transformation interieure

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*